Michel Raulier : La presse clandestine Belge pendant la première guerre mondiale

 

La presse clandestine Belge pendant la

première guerre mondiale

 

Il y a quelques années un ami, en partance pour l’étranger, me remit quelques documents ayant circulés pendant la grande guerre au sein de la région montoise. Après analyse, ceux-ci se révélèrent d’un intérêt non négligeable témoignant d’un aspect méconnu du premier conflit mondial au cœur des territoires occupés.

Début du vingtième siècle, la presse est le seul moyen de diffusion d’idées et d’opinions et bien que revendiquant sa liberté d’expression, elle se trouve souvent censurée afin de préserver le peuple de pensées subversives. Jusqu’à l’occupation germanique, notre presse se soumet de bonne grâce à la censure militaire belge, mais dès l’invasion de notre patrie, la plupart des journaux cessèrent de paraître, adoptant la devise « plutôt souffrir que trahir ». Néanmoins, certains continuèrent leurs diffusions souvent avec la collaboration de publicistes allemands en acceptant ainsi le dictat de l’occupant.

L’année 1915 vit apparaitre une presse clandestine, fruit d’intellectuels et de membres du clergé qui risquaient par cette action patriotique la détention ou pire la peine capitale. On comptera jusqu’à septante journaux illégaux bravant la censure ennemie, ils auront une diffusion plus ou moins large, certains ayant une vie éphémère tandis que d’autres paraissant jusqu’à la fin du conflit.

Parmi les précieux documents en ma possession, il y en a un particulièrement intéressant par sa rareté et sa diffusion assez réduite, il s’agit du numéro un du Belge l’organe des vrais patriotes. Journal clandestin décrit en ces termes par Bernadette Schmitz en 1974 dans son mémoire sur la presse clandestine de la grande guerre1 :

 

Titre : Le Belge

Sous-titre : L’organe des vrais patriotes

Devise : «Flamands, Wallons, ce sont que des prénoms. Belge est le nom de famille »

Fondation : le 15 aout 1915.

Direction : Jules Carlier, président du comité central industriel de Belgique.

Impression : probablement à Bruxelles, Mr De Staerke imprima le numéro quatre et fut arrêté.

Périodicité : totalement irrégulière, très peu d’exemplaires par numéro.

Nombre de numéros parus : Sept (d’aout à novembre 1915).

Format : 22×14.

Nombre de pages : huit à douze.

Tendance : Le journal dénonce les atrocités allemandes, mensonges, massacres et l’usage des gaz asphyxiants. Il fait l’éloge de l’armée Belge et informe les Belges du règlement de la Haye ignoré par les allemands.

Collection : La bibliothèque royale de Belgique possède les numéros deux à six 2

Remarque : il n’est pas certain que les numéros un et sept aient existé3

 

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Le premier numéro parait le 15 aout 1915, cinq articles que nous allons analyser ci-dessous et un poème patriotique constituent cette première publication.

Le titre ne laisse aucun doute sur la nature de ces quelques feuilles : Le BELGE organe des vrais patriotes, à répandre et distribuer, nous nous trouvons bien en présence d’un journal clandestin publié au nez et à la barbe de l’ennemi.

Le premier article « A nos compatriotes », tire à boulets rouges sur la presse officielle et dénonce les mensonges de celle-ci tout en signalant qu’une alternative existe, rétablissant ainsi la réalité. Il s’agit ici que d’une entrée en la matière !

La suite reste sur la même lignée, « anniversaire » fustige l’envahisseur, qui en se faisant passer pour une victime, attaquée de partout, justifie ainsi l’invasion de notre pays. Encore une fois, ce numéro rétabli la réalité en démontant point par point les arguments ennemis et dénonce les tentatives de paix trop favorables à l’envahisseur.

« La reprise des affaires » traite des aspects économiques, signalant au passage le pillage de la machine économique belge, entrainant faute d’emploi les ouvriers dans la misère4.

«Le 4 août »  dénonce le couvre-feu dont sont victimes les Belges suite à une publication patriotique qui préconisait les différentes façons de célébrer le 4 et 20 août, la réponse de l’occupant ne se fait pas attendre : dès 19 heures, interdiction de circuler ou de se rassembler, les contrevenants risquant de fortes amendes voire l’emprisonnement.

Le dernier article critique un ouvrage, La conquête de la Belgique, écrit par le major Von Strantz, ce dernier tentant de justifier les atrocités allemandes. Les envahisseurs se plaignent d’avoir affaire à une armée belge soutenue massivement par les civils, hommes et femmes n’hésitant pas à prendre les armes contre les forces ennemies. Les allemands disent ne pas faire face à une nation civilisée, où le soldat combat le soldat5. Ce sera là le justificatif des massacres perpétrés contre la population civile6.

Michel Raulier

1 Bernadette Schmitz, La presse clandestine de la Grande Guerre. Essai d’identification des périodiques belges clandestins et analyse de trois d’entr’eux au cours de l’année 1918, Bruxelles, 1974 (mémoire de l’Institut supérieur d’études sociales de l’Etat).

 

2 Actuellement, la Bibliothèque royale de Belgique possède tous les numéros de cette publication.

 

3 Remarque n’étant plus d’actualité.

 

4 A la fin de 1916, les autorités communales seront sommées d’établir les listes de sans-emplois. Dès octobre, certains connaitront la déportation en Allemagne afin de combler le manque de main d’œuvre dont a besoin la machine industrielle germanique. Dans le nord de la France, d’autres seront affectés à des travaux militaires, mon grand-père paternel, originaire de Tertre, fera partie de ces derniers. Il sera détenu au camp de Locquignol dans des conditions inhumaines, connaitra le froid et la faim, contraint à creuser les tranchées allemandes à proximité du front. Il sera finalement libéré par les anglais en 1918.

 

5 La peur du franc-tireur trouve son origine aux souvenirs de la guerre franco-prussienne de 1870.

 

 

6 Du 5 au 26 aout 1914, l’armée impériale allemande passa 5000 civils par les armes dans une centaine communes de Wallonie et y détruisit près de 15000 maisons.

 

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